Ce qui me dérange n'est pas le départ. Chercher une vie meilleure, je le respecte. C'est ce qui vient après : cette manière de ne plus parler de la Tunisie qu'avec mépris. Ici tout serait « pourri », là-bas tout serait mieux. Et ils ne le pensent pas seulement, ils le prêchent : ils deviennent, pour leurs frères et cousins restés au pays, des recruteurs du départ. Ils vendent l'ailleurs et dévaluent l'ici. Je comprends d'où vient ce discours. Noircir le pays qu'on a quitté, c'est se prouver qu'on a eu raison de partir. Mais comprendre n'est pas excuser : ce discours ronge le peu de foi qui reste à ceux qui restent.
L'argent public qui s'envole avec eux
Et il y a plus grave, qu'on passe toujours sous silence. Ces talents, la Tunisie les a formés gratuitement. Nos universités, nos écoles d'ingénieurs, nos facultés de médecine, payées par l'impôt du contribuable tunisien, produisent une élite qui, sitôt le diplôme en poche, va servir d'autres économies. Nous finançons des années d'études coûteuses pour offrir, clé en main, des médecins et des ingénieurs prêts à l'emploi à la France, à l'Allemagne ou au Canada. Sans un dinar de compensation, sans le moindre retour sur investissement. C'est un transfert de richesse à sens unique : le pauvre forme, le riche récolte. On saigne notre capital humain, et on appelle ça une « chance ».
Le paradoxe du logement
Puis il y a le béton. Beaucoup de TRE, avec leur pouvoir d'achat en devises, achètent chez nous, non pour revenir vivre, mais pour placer et louer. Un appartement tunisien est pour eux une affaire : bon marché, sûr, rentable. Avoir un peu d'argent pour les vacances et pour la famille. Sauf que ce placement a un visage : celui du jeune couple tunisien qui cherche simplement un toit et ne l'obtient plus. Les prix montent, tirés par une demande qui n'a rien à voir avec le besoin de se loger. Celui qui gagne en dinars ne peut plus lutter contre celui qui gagne en euros. Et la banque aggrave tout : elle préfère prêter au TRE, « bon client » en devises, plutôt qu'au résident. On finance, avec notre propre argent, l'éviction de nos propres enfants.
Et si c'étaient un peu des déserteurs ?
Je vais employer un mot dur, et je l'assume : celui de déserteur. Pas au sens de traître, mais celui qui quitte le front quand la bataille est la plus dure, laissant les autres tenir la ligne. Nos meilleurs partent, ce qui est leur droit, mais reviennent non pour se battre à nos côtés, seulement pour acheter, louer, encaisser, passer des vacances et repartir. Ce qui m'inquiète n'est pas la morale de chacun, c'est ce que cela fait à notre âme collective. Un pays tient par un sentiment d'appartenance. Quand rester devient synonyme d'avoir échoué, ce sentiment se fissure, et une nation où rester est vécu comme un échec a déjà commencé à mourir.
Ceux qui font exception
Tous les TRE ne sont pas ainsi. Beaucoup restent attachés, investissent vraiment, créent de l'emploi et aident les leurs sans jamais cracher sur leur terre. Dans leur esprit, ils partent pour s'améliorer, acquérir des compétences, et revenir plus forts au pays pour le soutenir et le tirer vers le haut. Ceux-là sont notre véritable force.
Et ce n'est pas une vue de l'esprit : nous l'avons vécu. Dans les années 60-70, toute une génération de Tunisiens est allée se former dans les grandes écoles et les universités d'Europe, ingénieurs, médecins, économistes, hauts fonctionnaires, puis est rentrée. Ils ont bâti notre administration, structuré nos banques, fondé nos hôpitaux, encadré nos entreprises publiques comme privées, et formé à leur tour les générations suivantes. Le départ n'était alors qu'un détour : on allait chercher ailleurs ce qu'on ne trouvait pas encore ici, pour le ramener. C'est cette génération-là qui a fait la force de la Tunisie moderne.
Ce qui a changé depuis, ce n'est pas la valeur de nos talents : c'est le sens du voyage. Hier, on partait pour revenir. Aujourd'hui, on part pour rester là-bas, et l'on ne revient qu'en touriste, ou en rentier. Voilà exactement ce que nous avons perdu, et ce qu'il nous faut retrouver.
Quatre idées pour protéger ceux qui restent
Je veux qu'on cesse de faire passer l'intérêt de ceux qui partent avant celui de ceux qui restent. Concrètement :
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Encadrer l'accès des TRE au logement de rendement. Réserver les facilités et le crédit domestique à la résidence principale et au résident local. Exiger que l'achat-placement par un non-résident soit financé à 100 % en devises importées, et non sur notre épargne intérieure déjà rare. Et pendant qu'on y est, révisons le dispositif « premier logement », qui est réservé aux résidents locaux : il doit concerner le logement effectivement habité à titre principal, et son plafond doit être indexé et révisé chaque année, et non figé une fois pour toutes. Les 200 000 dinars d'hier n'achètent plus rien aujourd'hui. L'avantage doit par ailleurs porter sur la totalité de la mensualité, intérêts et principal confondus, et non sur les seuls intérêts. C'est l'effort réel du ménage qu'il faut soulager, pas une fraction symbolique.
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Une contribution de solidarité sur les logements dormants (TRE et locaux). Une contribution de solidarité sur les logements dormants (TRE et locaux). Trop de biens restent vides pendant que d'autres cherchent désespérément à se loger. Cette contribution les remettrait sur le marché locatif et alimenterait un fonds d'aide au logement : le loyer deviendrait déductible de la base imposable des familles non propriétaires, pour leur rendre du pouvoir d'achat. La logique est juste : celui qui immobilise un logement sans l'occuper ni le louer finance celui qui peine à s'en payer un. Elle s'applique sans distinction, aux TRE comme aux résidents, car un logement vide pénalise le pays de la même façon, quel que soit le passeport de son propriétaire.
Et que les choses soient claires : un logement loué au noir est réputé dormant jusqu'à la date de déclaration officielle de sa location. Pas de déclaration, pas d'exonération.
La contribution doit être progressive : le taux augmente chaque année d'inoccupation, et le cumul est recouvré lors de la revente. S'il dépasse la moitié de la valeur d'acquisition, le bien est saisi au profit du parc social. Car un logement laissé mort dans un pays qui manque de toits n'est plus une propriété : c'est une ponction sur le bien commun. -
Une taxe sociale au profit des caisses de retraite. Celui qui perçoit une rente immobilière ou financière en Tunisie sans y travailler ni y cotiser doit participer au financement des pensions de ceux qui, eux, ont donné leur vie au pays. Une taxe viendra alimenter les caisses de l'État.
Aussi, finissons-en avec la coexistence de la CNSS et de la CNRPS : deux administrations, deux systèmes de recouvrement, deux jeux de règles, pour une seule mission, payer des retraites à des Tunisiens. Cette séparation entre public et privé est une aberration sociale qui crée des inégalités selon l'employeur et duplique les frais de gestion, pendant que les deux caisses sombrent ensemble dans le déficit. Unifions-les en une caisse nationale unique, avec des règles identiques pour tous. À cotisation égale, rien ne justifie qu'un Tunisien soit moins bien traité qu'un autre. -
Garantir la pérennité de l'éducation publique par une redevance de formation. Le principe est double. D'abord, encourager ceux qui financent eux-mêmes la scolarité de leurs enfants : les frais d'études réglés dans les établissements privés deviendraient déductibles de l'assiette imposable des parents. C'est une reconnaissance légitime, car chaque enfant scolarisé dans le privé allège d'autant la charge supportée par l'État. Ensuite, si ce même diplômé part exercer à l'étranger, la redevance de formation s'applique à lui au même titre qu'à celui qui a étudié dans le public : l'avantage fiscal consenti à la famille est alors repris, puisque la collectivité n'aura tiré aucun bénéfice de l'effort accompli. Les fonds récoltés devront être alloués directement et exclusivement au financement de l'éducation nationale et de ses infrastructures, pour que ce qui part serve, au moins, à former ceux qui restent.
Que celui qui contribue, qui vit, investit, emploie, soit accueilli à bras ouverts. Mais que celui qui ne cherche plus à revenir et ne fait que percevoir une rente sur le dos du local en assume, enfin, le juste prix.
Car la vraie question n'est pas « que nous rapporte la diaspora ? ». C'est : quel pays laissons-nous à ceux qui n'ont pas voulu, ou pas pu, partir ?
NB: Cet article a été rédigé avec l'aide d'une intelligence artificielle.

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